Danas / 7 avril 2026 (quotidien serbe) © Mina Aksentijević
« Le sens réside dans le regard de l’observateur, la signification est une forme de quête »
Un artiste qui vit et crée en Belgique depuis plus de 30 ans parle des tendances contemporaines en peinture, de l’intelligence artificielle dans l’art et du design graphique.
Lors de mon entretien avec le peintre Aleksandar Avramović, j’ai eu l’impression d’entrer, l’espace d’un instant, dans le monde de sa créativité et dans son espace secret, où il m’a rapprochée de sa vision du monde.
Je l’ai rencontré pour la première fois il y a quelques jours, bien que nous vivions tous les deux à Bruxelles depuis plus de trente ans. Nous nous sommes retrouvés devant le Centre de photographie « Hangar », où Aleksandar travaille depuis une dizaine d’années comme graphiste, parallèlement à sa carrière de peintre.
Nous sommes ensuite allés à son atelier où, dès le premier instant, j’ai été fascinée par les magnifiques couleurs vives qui émanaient de nombreuses toiles, remplissant l’espace et lui donnant une atmosphère particulière, pleine de lumière. J’ai immédiatement compris à quel point la passion de l’artiste pour son travail s’exprime dans la manière dont il mêle le réel à l’abstrait.
Parlez-nous de votre parcours de vie ?
Je suis né en 1968 à Belgrade, où j’ai grandi avant de m’installer à Bruxelles à l’âge de seize ans avec ma famille, ville où je vis encore aujourd’hui. Deux ans plus tard, je me suis inscrit à l’École nationale supérieure des arts visuels de La Cambre, où j’ai étudié la peinture et le design graphique. Dès l’obtention de mon diplôme, j’ai commencé une carrière en freelance en tant que peintre, graphiste et illustrateur. Depuis plus de trente ans, je travaille parallèlement dans le design, le dessin et la peinture. En 2023, j’ai créé la plateforme Absent Artist (www.absentartist.com),qui présente une sélection de mes œuvres, principalement des dessins à l’encre.
Quand avez-vous découvert votre talent pour la peinture et quels peintres appréciez-vous particulièrement ?
J’ai toujours été attiré par les arts visuels. J’ai grandi dans un environnement propice au développement de la créativité : mes parents et mon frère dessinaient. Cependant, je ne crois pas vraiment à la notion de talent. Je pense que c’est la pratique régulière qui permet de développer pleinement une approche artistique. Les peintres qui m’ont influencé sont très différents : des maîtres anciens comme Vermeer et Velázquez, aux modernistes comme Schiele, Bacon, Soutine et Picasso, jusqu’aux artistes contemporains tels que David Hockney, Jonas Wood et Henry Taylor.
Voyez-vous une différence dans le rapport à l’art en Belgique et dans notre région ?
Au-delà du contexte historique et culturel, la différence réside surtout dans le rapport individuel à la création. En Occident, l’art est souvent considéré comme un produit, avec une forte valeur marchande. Dans les Balkans, il conserve davantage une dimension symbolique, presque romantique : une forme de prestige, mais moins ancrée dans une logique économique. Ces deux visions ne s’opposent pas ; à mon avis, elles sont complémentaires.
Pensez-vous que nous vivons une période de crise dans l’art en général ?
L’art ne peut pas être en crise au sens global, car il est par nature multiple. Chaque artiste développe un univers unique en dialogue avec le moment historique. Il peut y avoir des crises individuelles, des périodes de doute ou de silence, mais pas de crise générale.
Comment décririez-vous les tendances contemporaines en peinture et pensez-vous que le rôle du peintre a changé par rapport au passé ?
La scène contemporaine est extrêmement diverse. Elle se caractérise par un fort pluralisme et une approche hybride de la création, en lien direct avec la mondialisation. Le rôle de l’artiste a évolué, notamment avec l’apparition des réseaux sociaux, qui permettent un contact direct et immédiat avec le public. L’artiste est aujourd’hui plus autonome dans la diffusion de son travail.
Expliquez-nous la technique que vous utilisez, votre processus créatif et vos sources d’inspiration ?
Tout commence par des esquisses rapides au crayon dans des carnets ou par des dessins plus élaborés à l’encre, généralement sur des formats ne dépassant pas le A4. Ces dessins peuvent exister comme œuvres autonomes ou constituer une phase préparatoire à une peinture. La peinture elle-même prend forme sur des formats plus grands, pouvant atteindre 1 × 2 mètres. Je les réalise à l’huile sur toile tendue sur châssis. Mon inspiration vient avant tout de l’observation du monde et du travail régulier. La création est une sorte de processus continu.
Quels messages transmettez-vous à travers vos œuvres ?
Il n’y a pas de message prémédité. L’émotion, le sens et la poésie naissent dans le regard de l’observateur. Ce que « le peintre a voulu dire » dépasse souvent le peintre lui-même. Le sens reste une forme de quête, qu’il ne faut peut-être pas achever, car sinon disparaîtrait le besoin de peindre.
Votre idée selon laquelle beaucoup de vos œuvres peuvent être regardées sous plusieurs angles, même à l’envers, est intéressante. Pouvez-vous nous en dire plus ?
En réalité, une peinture n’a ni haut ni bas : elle constitue un monde autonome, doté de sa propre dimension. Mon travail consiste à assembler des éléments interconnectés comme un puzzle ou une énigme, jusqu’à ce qu’apparaisse une nouvelle forme signifiante. Cette composition peut être observée horizontalement ou verticalement, chaque orientation modifiant subtilement son interprétation. C’est un jeu avec moi-même, une manière de me surprendre.
Vous travaillez aussi dans le design graphique. Comment expliqueriez-vous la différence entre un peintre et un graphiste ?
Le graphiste répond à une demande concrète. Il travaille dans un cadre défini, avec des contraintes liées au thème, au public cible et à la visibilité. Sa tâche principale est une communication efficace. Le peintre, en revanche, évolue dans un espace de liberté. Il suit sa propre démarche, son intuition et ses désirs. Il ne répond qu’à lui-même. Ces deux pratiques reposent sur des logiques opposées, même si elles peuvent parfois se compléter.
Que pensez-vous de l’utilisation de l’intelligence artificielle dans l’art ?
Pour moi, la peinture est avant tout un plaisir : un travail manuel, une transformation de la matière. Les systèmes automatisés guidés par l’intelligence artificielle produisent des objets visuels qui relèvent davantage de la culture de consommation — des images attrayantes, mais sans véritable profondeur. Ce qui reste propre à l’homme, c’est la noblesse de l’expression, le besoin irrationnel de créer, une sorte d’impulsion irrationnelle. Ce sont des éléments que la machine peut simuler, mais jamais réellement éprouver.
Avez-vous déjà exposé en Serbie ?
Non, pas encore.
Danas / 7 avril 2026 (quotidien serbe) © Mina Aksentijević
“Meaning resides in the observer’s gaze; significance is a form of quest.”
An artist who has lived and created in Belgium for over 30 years discusses contemporary trends in painting, artificial intelligence in art, and graphic design. During my interview with the painter Aleksandar Avramović, I felt as if I had entered, for a moment, the world of his creativity and his private space, where he brought me closer to his vision of the world.
I met him for the first time a few days ago, although we have both lived in Brussels for over thirty years. We met in front of the “Hangar” Photography Center, where Aleksandar has worked for about ten years as a graphic designer, alongside his painting career.
We then went to his studio where, from the very first moment, I was captivated by the magnificent, vibrant colors emanating from numerous canvases, filling the space and giving it a unique, light-filled atmosphere. I immediately understood how deeply the artist's passion for his work is expressed in the way he blends the real with the abstract.
Tell us about your life story?
I was born in 1968 in Belgrade, where I grew up before moving to Brussels at the age of sixteen with my family, the city where I still live today. Two years later, I enrolled at the École nationale supérieure des arts visuels de La Cambre, where I studied painting and graphic design. Upon graduating, I began a freelance career as a painter, graphic designer, and illustrator. For over thirty years, I have worked simultaneously in design, drawing, and painting. In 2023, I created the Absent Artist platform (www.absentartist.com), which showcases a selection of my works, primarily ink drawings.
When did you discover your talent for painting, and which painters do you particularly admire?
I have always been drawn to the visual arts. I grew up in an environment conducive to the development of creativity: my parents and my brother drew. However, I don't really believe in the notion of talent. I think it's regular practice that allows one to fully develop an artistic approach. The painters who have influenced me are very different: from old masters like Vermeer and Velázquez, to modernists like Schiele, Bacon, Soutine, and Picasso, to contemporary artists such as David Hockney, Jonas Wood, and Henry Taylor.
Do you see a difference in the relationship to art in Belgium and in our region?
Beyond the historical and cultural context, the difference lies primarily in the individual relationship to creation. In the West, art is often considered a product with a high market value. In the Balkans, it retains more of a symbolic, almost romantic dimension: a form of prestige, but less rooted in an economic logic. These two visions are not opposed; in my opinion, they are complementary.
Do you think we are experiencing a period of crisis in art in general?
Art cannot be in crisis in a global sense, because it is by nature multifaceted. Each artist develops a unique universe in dialogue with the historical moment. There may be individual crises, periods of doubt or silence, but no general crisis.
How would you describe contemporary trends in painting, and do you think the role of the painter has changed compared to the past?
The contemporary scene is extremely diverse. It is characterized by strong pluralism and a hybrid approach to creation, directly linked to globalization. The role of the artist has evolved, particularly with the emergence of social media, which allows for direct and immediate contact with the public. Artists are now more autonomous in disseminating their work.
Tell us about the technique you use, your creative process, and your sources of inspiration?
It all begins with quick pencil sketches in notebooks or more elaborate ink drawings, generally on paper no larger than A4. These drawings can exist as standalone works or serve as a preparatory phase for a painting. The painting itself takes shape on larger formats, sometimes up to 1 x 2 meters. I create them in oil on canvas stretched over a frame. My inspiration comes primarily from observing the world and from regular practice. Creation is a kind of continuous process.
What messages do you convey through your works?
There is no premeditated message. Emotion, meaning, and poetry arise in the viewer's eye. What "the painter intended to say" often transcends the painter himself. Meaning remains a kind of quest, one that perhaps shouldn't be completed, because otherwise the need to paint would disappear.
Your idea that many of your works can be viewed from multiple angles, even upside down, is interesting. Can you elaborate?
In reality, a painting has no top or bottom: it constitutes an autonomous world, with its own dimension. My work consists of assembling interconnected elements like a puzzle or an enigma, until a new, meaningful form emerges. This composition can be viewed horizontally or vertically, each orientation subtly altering its interpretation. It's a game with myself, a way of surprising myself.
You also work in graphic design. How would you explain the difference between a painter and a graphic designer?
A graphic designer responds to a specific request. They work within a defined framework, with constraints related to the theme, the target audience, and visibility. Their main task is effective communication. A painter, on the other hand, operates in a space of freedom. They follow their own approach, their intuition, and their desires. They answer only to themselves. These two practices are based on opposing logics, even if they can sometimes complement each other.
What do you think of the use of artificial intelligence in art?
For me, painting is first and foremost a pleasure: manual work, a transformation of matter. Automated systems guided by artificial intelligence produce visual objects that are more in line with consumer culture—attractive images, but without real depth. What remains unique to humankind is the nobility of expression, the irrational need to create, a kind of irrational impulse. These are elements that the machine can simulate, but never truly experience.
Have you ever exhibited in Serbia?
No, not yet.